comprendre la spirale de la dette africaine

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la dette africaine

La dette africaine est sur toutes les lèvres. Teinté d’un propos paternaliste qui n’est pas sans nous rappeler les grands discours panafricanistes de la décolonisation nous mettant en garde contre la persistance du mal.  

« On nous dit souvent que le colonialisme est mort. Ne nous laissons pas illusionner, ou même endormir, par cette formule trompeuse. Je vous assure que le colonialisme est bien vivant. Comment peut-on affirmer le contraire quand de vastes régions d’Asie et d’Afrique ne sont pas libres ? (…) Le colonialisme moderne se présente aussi sous la forme du contrôle économique, du contrôle intellectuel et du contrôle physique, exercés par une communauté étrangère à l’intérieur de la nation. C’est un ennemi habile et décidé qui se manifeste sous divers déguisements ; il ne lâche pas facilement son butin. N’importe où, n’importe quand, et quelle que soit la forme sous laquelle il apparaisse, le colonialisme est un mal qu’il faut éliminer de la surface du monde. » Soekarno, Extrait du discours lors de la conférence de Bandoeng en 1955.  

La question de la dette africaine suscite ci et là, non sans raison, des débats mêlant beaucoup d’émoi et de passion.  Ainsi que s’interrogeait le Professeur Kako Nubukpo dans une tribune parue au journal le Point, pourquoi les dettes africaines reviennent toujours ? Les annonces d’annulation de la dette africaine se succèdent depuis le début de la pandémie du Covid-19, comme un rituel d’exorcisme de la pandémie poursuit-il.  

Il faudrait d’entrée de jeu que nous accordions d’emblée sur le fait que les différentes propositions sur l’annulation de la dette africaine relèvent bien plus des intérêts économiques que de la solidarité. Ce billet risquant d’être trop long, je me contenterai de cette brève introduction.  

Comment l’Afrique s’est-elle retrouvée piégée dans la spirale sans fin de la dette ?  

“Le chemin de l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions” 

Au départ une vraie solidarité…

Pour bien comprendre le propos qui va suivre, je nous propose une remontée lointaine dans l’histoire de nos pays. L’histoire, cette lampe, qui ne doit jamais cesser de nous éclairer dans nos choix présents. 

La fin de la première guerre mondiale a été marqué par la signature du Traité de Versailles. Les puissants vainqueurs d’alors vont imposer à l’Allemagne le paiement des montants astronomiques au titre des réparations et des dettes de guerre. Très vite, l’Allemagne va éprouver des difficultés à rembourser et le mécontentement social monte. S’en suivra le krach de Wall Street en 1929 et le déclenchement d’une grande crise économique mondiale. Les États-Unis réduisent drastiquement les flux de capitaux vers l’extérieur. L’Allemagne stoppe les remboursements à la France, à la Belgique, à la Grande Bretagne, qui arrêtent à leur tour le remboursement de leurs dettes aux États-Unis. Le pays le plus industrialisé du monde s’enfonce dans la récession et un chômage massif s’installe. Le commerce international chute. 

En prévision de la fin de la seconde guerre mondiale, tirant les leçons de la première guerre mondiale, les autorités de Washington décident d’adopter une attitude radicalement différente de celle adoptée à l’issue de la première guerre mondiale jusqu’au début des années 1930. Elles optent entre autres pour la mise en place des institutions de Bretton Woods (Banque Mondiale et Fonds Monétaire International) qui célèbrent cette année leurs 76 ans.  

Grâce à l’effort de guerre, les Etats-Unis ont atteint le plein emploi qu’ils souhaitent à tout prix maintenir, tout en garantissant un surplus commercial dans ces relations avec le reste du monde. Sauf que ces partenaires européens susceptibles de lui acheter des marchandises n’ont plus un seul sou. Il faut donc les aider, en leur fournissant des dollars. Mais le raisonnement des États-Unis est le suivant : « Si nous prêtons aux Européens qui sont dans notre camp l’argent qu’ils vont utiliser pour nous acheter ce dont ils ont besoin pour reconstruire leur économie, avec quoi vont-ils nous rembourser ? Les dollars que nous leur avons prêtés, ils ne les auront plus puisqu’ils les auront utilisés pour faire leurs achats chez nous (Retenez bien cette logique). Dès lors il n’y a que trois possibilités. Première possibilité : ils remboursent en nature. Deuxième possibilité : ils remboursent en dollars. Troisième possibilité : nous leur donnons l’argent le temps qu’ils se remettent en selle. » 

Naturellement c’est la troisième option qui fut choisie car la première menaçait le plein emploi américain et la seconde entrainait un cycle sans fin d’endettement. « Plutôt que de prêter massivement de l’argent aux Européens, il convient de leur donner la quantité de dollars nécessaires à la reconstruction de leur économie, dans une période relativement courte. Les Européens utiliseront les dollars reçus pour acheter des biens et des services fournis par les États-Unis. Cela garantira un débouché pour les exportations américaines et, en conséquence, le plein emploi. Une fois la reconstruction réalisée, les Européens non endettés seront en mesure de payer la facture de ce qu’ils nous achèteront. » : c’est la naissance du Plan Marshall américain. 

Puis vient la réalité de la dette africaine

Les européens requinqués, les dollars coulent à flot. Les Etats-Unis n’arrivant plus à assurer la conversion du dollar avec l’or, recommandent alors à leurs entreprises d’investir massivement à l’étranger sur d’autre continent afin de réduire la montée de l’inflation. Nous sommes là au début des années 60.  

Années au cours desquelles, de nombreux Etats africains obtiennent leurs indépendances. Les nouveaux dirigeants sans un rond dans la poche et soucieux de leur développement n’ont que leurs anciens maitres pour s’en sortir. Des prêts sont alors accordés aux pays africains.  

Puis 1973, c’est le choc pétrolier. Le prix du pétrole est multiplié par quatre. Les pays producteurs de pétrole font d’énormes profits avec les pétrodollars qui sont placés dans les banques internationales, qui pour les fructifier les utilisent en retour sous forme de prêts au pays en développement. C’est ainsi que va se créer la dette africaine extérieure privé. La Banque mondiale suit également cette tendance. De 1968 à 1973, elle multiplie ses prêts par 10 et plus encore pendant les 5 années suivantes. Les pays en développement s’endettent massivement et leur dette est multipliée par 12 entre 1970 et 1980. C’est la dette africaine extérieure multilatérale. Le discours est simple vous voulez avoir de nouvelles infrastructures, avoir des routes modernes … souscrivez à des prêts ! C’est le secret du développement !  

Dans le même temps on se soucie peu des conditions de remboursement qui étaient alors dans un état satisfaisant en raison des taux d’intérêts bas de l’ordre de 4-5%. Si la crise due au choc pétrolier arrange les pays producteurs de pétrole, en Europe le chômage s’installe, le pouvoir d’achat baisse, impossible donc d’écouler les biens et services, qu’on propose encore une fois “gentiment” aux pays africains sous forme de prêts. C’est la dette africaine extérieure bilatérale (souvenez-vous de la logique américaine plus haut du plan Marshall et faites la comparaison).  

Jusqu’ici tout semble aller bien ! 

Sauf que le choc pétrolier menace le leadership étatsunien. Les Etats-Unis décident alors unilatéralement de l’augmentation des taux d’intérêts. Les chiffres de l’ordre de 5% sont multipliés par 3 soit désormais environ 15% voire plus. Les prix des matières premières agricoles (café, thé, cacao…) exportées par les pays africains baissent du fait de la surproduction et la détérioration des termes de l’échange conduisant à une diminution de leur solvabilité. L’étau se resserre sur les pays africains qui, non seulement se retrouvent à payer des crédits à des taux d’intérêts supérieur mais aussi doivent faire face à la baisse des prix sur les produits d’exportation.  Ainsi commence la spirale de l’endentement.  

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Capitaine Thomas Sankara

C’est dans ces conditions que le Capitaine Thomas Sankara appelait ouvertement dans un discours au siège de l’OUA le 29 juillet 1987 à ne pas payer la dette. « Mais, Monsieur le Président, ce n’est pas ici de la provocation. Je voudrais que très sagement vous nous offriez des solutions. Je voudrais que notre conférence adopte la nécessité de dire très clairement que nous ne pouvons pas payer la dette. Non pas dans un esprit belliqueux ou belliciste. Ceci pour éviter que nous n’allions individuellement nous faire assassiner. Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence. » Trois mois plus tard il fut assassiné.  

Les défauts de paiements et les plans d’ajustement structurel (PAS) 

Naturellement, et pour les raisons ci-dessus mentionnées les pays africains fortement endettés n’arrivent plus à payer. Avec une baisse des revenus et une hausse du service à la dette ; c’était mission impossible. Dans ce contexte l’aide publique reçu par les Etats servait automatiquement à payer la dette (encore une fois souvenez-vous de la logique du plan Marshall). Plus personne ne veut preter de l’argent au continent. Les institutions de Bretton Woods proposent alors de payer les créanciers de l’Afrique mais non sans conditions. Vive les programmes de rééchelonnement ! Vive les plans d’ajustement structurel ! 

La machinerie prend forme. Le FMI prend alors le contrôle des politiques économiques africaine. Et là encore une fois Sankara avait eu les mots justes en affirmant que la dette africaine “sous sa forme actuelle, est une reconquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son développement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangers. Faisant en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer des fonds chez nous avec l’obligation de rembourser ».  

La plupart des pays de l’Afrique subsaharienne vont adoptés les PAS. L’objectif de ces plans est de réduire le déséquilibre structurel des finances publiques, de la balance commerciale et de l’endettement extérieur. Donc pour faire simple, permettre aux pays africains de faire face à la montée des taux d’endentement dû à la politique monétaire américaine. N’Est-ce pas noble ? Sauf que les experts de ces institutions oublient (doux euphémisme) de réfléchir au long terme en ne misant pas sur la correction des deux principales faiblesses des pays africains c’est à dire : la faible diversification économique du continent l’exposant aux chocs découlant de la volatilité des cours des matières premières et celle résultant de leurs fragilités institutionnelles et politiques. 

Ces vulnérabilités demeurent d’ailleurs toujours et le lien peut très vite entre fait entre le moins d’Etat prôné par le FMI et la crise sécuritaire que traverse aujourd’hui les pays du Sahel. Oui car nous savons tous que les mécontentements des populations face à l’absence de l’Etat constituent le terreau fertile des discours terroristes.   

Vous l’aurez compris, les conditions nécessaires à la réussite des PAS n’étaient pas réunies mais cela n’a pas pour autant retenu le FMI

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, ancien vice-président et économiste en chef de la Banque Mondiale, cité par Kako Nubukpo, dans son ouvrage L’Urgence africaine disait à propos des PAS qu’au total, ils n’ont assuré “ni un bon usage des financements ni des changements d’orientation sensés, profonds et durables. Dans certains cas, ils ont mêmes été contre-productifs, soit parce que les mesures n’étaient pas adaptées au pays, soit parce que la façon dont on les a imposées a suscité l’hostilité à la réforme. Parfois le plan du FMI a laissé le pays tout aussi pauvre, mais accablé de davantage de dette et d’une élite dirigeante encore plus riche”. Malgré cela le “FMI persiste et signe” et se positionne comme caution des dirigeants africains qualifiés à juste titre de “dirigeants offshore”. 

« Si tu empruntes toujours le même chemin, il te mènera où tu es déjà allé » 

Il ne s’agit nullement à travers notre propos de dédouaner les dirigeants de leurs responsabilités vis à vis de la dette africaine ni de faire l’apologie de la mauvaise gouvernance.  

A quoi a servi concrètement les multiples emprunts contractés au nom des peuples africains par les dirigeants ? Soyons honnêtes ! Ces emprunts massifs n’ont servi en rien les populations mais ont permis de remplir les coffres de l’élite dirigeante sous le regard complice de la BM et du FMI. 

Après la seconde guerre mondiale, les USA sont partout et influencent considérablement les deux institutions (BM et FMI) qu’ils viennent de promouvoir. Les projets de la BM ont un fort contenu politique. Il s’agit pour les USA et leurs compagnons européens d’endiguer le développement de mouvements qui remettent en cause la domination exercée par les grandes puissances capitalistes. L’interdiction de prendre en compte les considérations « politiques » et « non économiques » dans les opérations de la Banque, l’une des plus importantes conditions de sa charte, est contournée systématiquement. Oui, la Banque Mondiale va financer à travers le monde des dictatures pour contrer la fronde anticoloniale et anticapitaliste des pays du Tiers-Monde. 

Déjà en 1962, un rapport du Secrétaire général des Nations unies informait que plusieurs millions de dollars, destinés à financer les troupes de Mobutu (financement rappelons-le qui a par ailleurs servi à l’assassinat de Patrice Lumumba qui a eu le malheur de se tourner vers l’URSS à l’indépendance) avaient été détournés par ce dernier. En 1982, un senior du FMI, Erwin Blumenthal, banquier allemand, réalisa un rapport accablant sur la gestion du Zaïre de Mobutu dans lequel il avertissait les créanciers étrangers qu’ils ne devaient pas s’attendre à être remboursés tant que Mobutu serait au pouvoir. Entre 1965 et 1981, le gouvernement zaïrois avait emprunté environ 5 milliards de dollars à l’étranger. 

La très mauvaise gestion économique et le détournement systématique par Mobutu d’une partie des prêts n’ont pas amené le FMI et la Banque mondiale à arrêter l’aide au régime dictatorial de Mobutu. Il est frappant de constater, qu’après la remise du rapport Blumenthal, les déboursements effectués par la BM ont augmenté. Ceux du FMI également. Manifestement, les choix de la Banque et du FMI n’étaient pas principalement déterminés par le critère de la bonne gestion économique. Le régime de Mobutu était un allié stratégique des États-Unis et d’autres puissances influentes au sein des institutions de Bretton Woods tant que dura la guerre froide (cela comprend la France et la Belgique. Cette dernière il faut le noter a transféré l’ensemble de sa dette coloniale au Congo indépendant). Cette situation arrangeait bien les puissances occidentales puisque l’argent volé était à nouveau placé dans leurs banques, qu’il utilisait à nouveau pour faire des prêts aux pays en développement. Les exemples peuvent être multiplié. Le constat sera le même. Aucune place pour les pauvres populations. La fortune personnelle de Mobutu après 32 ans passé à la tête de son pays était estimée à 8 milliards de dollars soit l’équivalent des 2/3 tiers de la dette du pays. On ne parle là que de la fortune de Mobutu sans compter celle de ces proches au pouvoir.  

Au final alors que tout le monde appelle de son vœu l’annulation de la dette africaine, afin de mobiliser les ressources budgétaires pour faire face au Covid-19, on peut s’interroger sur le fait de savoir si les veilles recettes porteront des fruits cette fois ci ? Attention en se questionnant ainsi, je ne m’oppose nullement contre l’idée de l’annulation d’une dette dont on vient d’expliquer les origines profondes mais « si tu empruntes toujours le même chemin, il te mènera où tu es déjà allé » dit un proverbe africain. L’Afrique dont je rêve après cette crise sanitaire n’est pas celle-là. Doit-on continuer à supporter tous les acronymes pathologiques que l’on nous prête sans gêne, PPTE… ? Y’ a-t-il une excitation particulière pour nos dirigeants de recevoir de l’aide étrangère ? Sommes-nous incapables de mobiliser des ressources endogènes et de diversifier notre base de production ? 

Il est temps de changer de modèle, de changer les méthodes… il est temps pour que naisse des dirigeants nouveaux, des citoyens nouveaux, capables de conduire notre continent et lui redonner sa dignité. Citoyens et dirigeants surtout doivent pouvoir oublier leurs “panses”, pour renouer avec la recherche du bien commun. On ne le dira jamais assez, la place du citoyen dans la gestion des affaires de la Cité est plus que primordiale.  Faisons-nous respecter ! 

L’économie politique de la compassion internationale ne peut être la voie privilégiée de l’émancipation africaine affirmait à juste titre le Professeur Kako Nubukpo 

Votre Colibri

Photo: CADTM

La rédaction de ce billet a été largement inspiré par les travaux de Éric Toussaint du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde.  

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