Kako Nubukpo ou L’appel à la construction d’une intelligence collective

Temps de lecture 8 minutes

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Kako Nubukpo: un appel à la construction d’une intelligence collective ? 

« L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ». 

Vous vous souvenez de cette phrase ? 

Certainement !  

Ce sont les mots de l’ancien président français Nicolas Sarkozy prononcés lors de son discours à Dakar en 2007. Discours rédigé sous la plume de son conseiller d’alors Henri Guaino.  

Ces propos ont suscité tant d’émoi ci et là. Mais passons sur la polémique et le choc créé par ce discours. Et si cela n’était qu’une thérapie de choc ; un appel à la construction d’un récit collectif dont nous pouvons être fier ? Un récit collectif construit en prenant en compte les aspirations de chaque individu présent sur le territoire.  

Un appel à la création et à la multiplication des espaces publics capable de favoriser la construction d’une intelligence collective citoyenne.  

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Pour ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux, vous savez que j’ai entamé il y’ a une semaine la lecture du dernier ouvrage du professeur Kako Nubukpo “L’urgence africaine. Changeons le modèle de croissance !” paru aux éditions Odile Jacob.  

Ce fut un régal, un condensé de savoirs rédigé dans un style simple, accessible aux profanes comme nous autres qui ne sommes pas spécialiste des questions économiques.  

Je ne me permettrai pas de faire un résumé complet de l’ouvrage, dont je vous recommande d’ailleurs vivement la lecture, de peur de l’écorcher. Je vais simplement essayer dans ce billet, de partager mon ressenti et les quelques idées qui ont particulièrement retenu mon attention tout au long de la lecture. Et si je devais en dire quelques sans le résumer ; l’œuvre est une invitation à l’endogénéisation des solutions car selon le professeur Kako Nubukpo l’industrialisation de l’Afrique est encore possible.  

Oui nous pouvons encore espérer !  

Tout en sachant bien évidement que l’espérance dont il est question n’est pas celle de l’immobilisme. Elle sonne plus comme une invitation à l’action. “Être patient, c’est pas attendre [ ] c’est agir en attendant” Youssoupha.  

Nous avons, nous dit Kako Nubukpo tout ce qu’il faut sur le continent, la terre, les travailleurs, et même les fonds quand on voit les flux de capitaux illicites qui sortent du continent. Selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, cela représente près de 80 milliards de dollars par an. C’est bien plus que les flux d’aide publique au développement et d’investissements directs étrangers. 

Ce qui donne écho aux propos que j’ai pu lire sur la page Facebook de Pawou Batana (J’espère qu’il ne m’en voudra pas de l’avoir mentionné ici) qui cite Paul Kagame qui dit ceci “[…] nous devons mobiliser les bonnes mentalités plutôt que plus de financement. Après tout, en Afrique, nous avons tout ce dont nous avons besoin, en termes réels. Tout ce qui manque, nous avons les moyens d’acquérir. Et pourtant, nous restons mentalement mariés à l’idée que rien ne peut bouger, sans financement extérieur. Nous demandons même des choses que nous avons déjà. C’est absolument un échec de la mentalité”. 

 
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Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que j’envisageais depuis un moment d’écrire sur ce sujet, mais l’idée de construction d’une intelligence collective est celle qui a été le fil conducteur pour moi au cours de cette lecture.  

Faut-il encore présenté l’homme ? Kako Nubukpo, agrégé du Cames, Doyen de la faculté des sciences économiques et de gestion de l’université de Lomé, ancien directeur de l’économie numérique de la francophonie, ancien ministre de la prospective. Présenté par Pierre Jacquenot comme l’un des plus brillants économistes de la sphère francophone, il représente aujourd’hui aux yeux de la jeunesse togolaise et africaine l’espoir d’une élite aux services des populations et de l’intérêt général.   

Le discours est franc et sans détours dès les premières lignes. Kako Nubukpo citant la philosophe Hannah Arendt affirme “l’Occident a pour habitude d’infliger aux populations périphériques, les maux qu’il s’apprête à s’infliger à lui-même”. La tragédie grecque fut d’abord celle de l’Afrique nous dit-il, avec les plans d’ajustement structurels.   

L’auteur aborde avec la clarté qu’on lui reconnait les différents enjeux auxquels l’Afrique est confrontée. L’agriculture, la démographie, les migrations, le marché africain, la fiscalité, le FCFA, le numérique, la France-Afrique… Il dresse un bilan général qui est loin d’être reluisant et plaide pour la construction d’un projet commun impliquant l’ensemble des populations africaines. 

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Revenons à l’essentiel.  

Que faut-il entendre par intelligence collective ?  

Il s’agit d’après Antoine Henry de la « capacité à faire converger [ au sein d’une communauté ] intelligence et connaissance dans un but commun ». Elle résulte de la qualité des interactions entre ses membres. Très souvent rattachée au monde du travail et du management, l’intelligence collective suppose que chaque personne, chaque citoyen est un expert. Il possède une compétence particulière qu’il peut mettre au service de la communauté. En agrégeant plusieurs intelligence, expertise individuelle, il est possible de construire un récit collectif sans laissés-pour -compte. Néanmoins on ne saurait réduire l’intelligence collective à une addition d’intelligence car il ne suffit pas simplement d’être en groupe pour parler d’intelligence collective. 

Il ne faut pas non plus confondre réflexion collective et décision collective. L’objectif de l’intelligence collective n’est pas de partager le pouvoir de décision qui appartient aux politiques ; c’est le sens de l’appel que fait Kako Nubukpo à un retour du politique, car à la question “que voulons-nous faire ensemble ?” le marché ne peut répondre affirme-t-il avant de lancer qu’encore une fois la balle est dans le camp du politique. L’intelligence collective ne pouvant que participer, encourager modestement le politique à la prise de décision.  

Fort de ces multiples expériences, Kako Nubukpo, invite les africains à créer davantage de think thanks, de laboratoires d’idées pour penser l’avenir de nos pays dans un cadre inclusif

 J’insiste sur inclusif, il faut arrêter de penser pour les autres et donner l’occasion à chaque de s’exprimer sur le modèle de société qu’il souhaite voir se développer dans son pays. L’argument du manque d’éducation est inopérant en l’espèce.

Voir en ce sens notre article sur la démocratie locale et la démocratie participative : a qui profiterait la naissance d’une citoyenneté locale.

Comment ne pas être séduit par des propos qui affirment sans ambages que le développement d’un pays ne dépend pas de ces matières premières, encore moins de ces forces productives, modèle que l’auteur qualifie de modèle d’ “esclavage colonial” dans lequel nous maintient le modèle de croissance actuel.  

Mais la clé réside dans la capacité à mobiliser les populations autour d’un projet collectif, autour d’une vision. Pour cela nos dirigeants doivent être suffisamment crédible et légitime pour que la population accepte de faire des sacrifices pour que demain soit meilleur qu’aujourd’hui.  Je ne peux rester coi devant l’exactitude d’un tel discours.  

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Le continent africain n’apprend pas de ces erreurs en tout cas pas suffisamment. Le logiciel des hommes politiques reste généralement peu adapté aux besoins des populations. Et pour cause ; l’Afrique ne produit pas encore ses propres dirigeants.  

Non, nous ne sommes pas à l’image de nos dirigeants. Ils sont ce que le professeur Kako Nubukpo appelle des dirigeants “Offshore”. Nous sommes loin d’être des citoyens offshores comme nos dirigeants qui ne puissent leur légitimité en réalité que de l’extérieur. C’est donc naturellement qu’ils se retournent vers leurs maitres à l’heure des comptes. 

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Pour une transformation profonde de nos pays, il y’a une condition sine qua non : faire de la place au plus grand nombre possible de personnes. L’argumentaire est simple. Nos pays ne peuvent plus être dirigé par une minorité.

“il faut que la société civile africaine entre dans le jeu. Qu’elle soit au courant de ce qui se joue, qu’elle développe le contrôle citoyen de l’action publique, que nos dirigeants apprennent à ne pas s’éterniser au pouvoir”. 

Kako Nubukpo

En d’autres termes, pour ce qui est de ce dernier aspect, il faudrait nous épargner des mandats supplémentaires dit de “mandat de consolidation”.  

Nos Etats nous maintiennent consciemment dans un état d’ignorance. Comment mettre en place des politiques publiques efficaces sans données statistiques fiables ? Nos Etats, nos dirigeants ne veulent pas savoir, ne veulent pas qu’on sache pour une raison simple : le fait électoral. Connaitre de façon précise la répartition spatiale et ethnique des populations peut accroitre la volonté ou non de contester les élections. Il sera plus difficile de truquer des élections avec des statistiques fiables bien connues de tous.  

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Bref ne divaguons pas trop.  

L’ouvrage “L’urgence africaine, Changeons le modèle de croissance” est un call to action. Après lecture on peut facilement comprendre les enjeux économiques pour le développement de notre continent. Le titre “urgence” n’est pas un hasard. Il urge, en effet, de mettre en place des politiques publiques efficaces pour absorber les millions de jeunes qui sont déversés chaque annnée dans nos pays sur le marché de l’emploi. (envion 600 millions dans les 40 prochaines années).

Il s’agit d’un véritable appel à l’action qui s’adresse à nous tous. Informons-nous et participons à l’amélioration de nos conditions de vie. La participation citoyenne ne se résume pas à l’action de voter. Il faut au quotidien suivre, évaluer l’action de nos dirigeants et demander que des comptes nous soient rendus sur la gestion de la République. Je rappelle ici que le mot République vient du latin Res publica qui signifie au sens propre « chose publique ». C’est donc une affaire de tous.   

On peut, on doit pouvoir s’y intéresser, en parler, y réfléchir sans forcément être taxé d’opposant. 

Votre Colibri

4 Comments

  1. Diane Léleng
    8 February 2020 / 7 h 24 min

    La participation à la vie publique, à la vie de la République, est à mon avis un devoir citoyen. Encore faut-il qu’il puisse exister un environnement assez confortable et motivant pour toute personne désireuse de faire cette démarche.
    J’ai pris plaisir à lire votre analyse et le schéma de réflexion que vous nous avez apporter. Je pense là que c’est une lumière sur les écrits de cet illustre auteur, et un pan des voies et moyens adéquats à un meilleur être dans nos pays..
    Seulement pour moi la question reste posée, comment decentralise t’on ce type de thématique? Comment fait on pour que le citoyen lambda, plus courtisé lors des échéances électorales, à comprendre et à s’approprier l’intérêt de la chose publique.? D’aucuns me diront que la décentralisation y réponds !!!
    À juste titre ? Oui ou non? Le débat reste ouvert.
    Merci pour cet excellent moment de partage très instructif et incitatif à la curiosité littéraire , surtout sur ces domaines non visités pendant longtemps, dans le sens où on s’y intéresse pas, à moins d’avoir un intérêt manifeste.

    À très vite pour un nouvel ouvrage !!!!!

    • Balakiyem Gnazouyoufei
      Author
      8 February 2020 / 11 h 34 min

      Bonjour Diane,
      Merci pour cet excellent commentaire.
      Pour revenir à ta question, je pense, qu’il faut que chacun fasse part. Je renvoie dans ce billet à un précédent article sur la citoyenneté locale dans lequel j’explique qu’il ne faut pas s’attendre qu’avec la décentralisation les choses changent comme par magie. Le politique par essence à peur du citoyen éclairé. Il nous revient d’aiguiser notre conscience politique en s’informant suffisament sur nos droits (et devoirs aussi) et d’informer les autres. Le pouvoir n’appartient plus aujourd’hui à celui qui possède l’informatin mais à celui qui la partage. Nous devons pouvoir expliquer à notre maman au marché que lorsqu’elle paie une taxe, elle est en droit de demander à quoi cela a servi et de suivre l’utilisation de cette argent.
      Mindset is the Key. C’est un processus de longue haleine mais il faut bien commencer quelque part.
      J’ai décidé sur ce blog de faire part comme le petit colibri. Le débat reste ouvert comme tu as dit 🙂

  2. Moi
    13 February 2020 / 17 h 35 min

    Platon n’avait-il pas raison de récuser la démocratie estimant que le peuple n’est suffisamment éduqué pour pariciper à la prise des décisions? De nos jours pouvons-nous estimer que le peuple est assez instruit pour enfin
    Participer à cette prise des décisions ? Pour moi la réponse réside dans notre incapacité à l’alternance, témoignant
    Ainsi d’une certaine faillite éducative. Et par peuple on entend forcément cette société civile là. Je me retrouve
    Parfaitement dans ma construction de cette intelligence collective qui fera la différence certainement mais il nous faut impérativement passer par une éducation libérale et d’actualité. Qui nous dira ce qu’on doit vraiment savoir? Merci à toi d’avoir commencer. Alors pour moi la question est ou se trouve vraiment l’urgence en Afrique ?
    Merci colibris.

  3. 16 February 2020 / 4 h 25 min

    Great content! Super high-quality! Keep it up! 🙂

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